Comment débute une révolution (bis)?

Publié sur le Huffington Post Québec

Cela fait des mois que cela dure, mais pourtant, la grève étudiante ne s’essouffle pas. Pis encore, elle a dégénéré en une véritable crise sociale, alors que de plus en plus d’observateurs vont même jusqu’à tracer un parallèle entre les événements qui secouent le Québec, aujourd’hui, et ceux qui ont bouleversé le monde arabe, en 2011. Après le Printemps arabe, on parle du Printemps érable, signe qu’une autre révolution – non pas tranquille, mais bruyante celle-là, avec ses casseroles – se prépare?

Mais cette « révolution », si l’on accepte le terme, quel en est le point d’origine, son point zéro duquel tout a découlé par la suite? Quant à savoir s’il s’agit du dépôt du budget Bachand ven 2011, du début de la grève générale illimitée le 13 février dernier, de l’une ou l’autre des manifestations nationales qui se tiennent les 22 de chaque mois, ou encore l’adoption de la loi 78, la question reste en suspens. Le point de départ de cette Révolution bruyante – comme plusieurs l’appellent sur Twitter – reste encore à déterminer avec certitude.

Il y a de cela un peu plus d’un an, sur le site Internet du journal Le Soleil, je posais la question suivante : Comment débute une révolution? Cette question, il me semble, reste d’actualité. Aussi, vais-je reprendre ce texte, l’adaptant à la situation actuelle.

Pour ce qui est du Printemps arabe, on a ainsi fait grand cas de ce Tunisien qui s’est immolé après que son commerce ait été interdit par les forces policières, l’acte ayant entraîné à sa suite un mouvement populaire qui ne s’est pas démenti. Il a été beaucoup question aussi des médias sociaux qui auraient joué un rôle prépondérant dans la propagation du Printemps arabe.

Mais qu’en diront les historiens de demain, eux qui auront accès à des documents dont on ne soupçonne même pas l’existence aujourd’hui? Cet événement, ce fait, sera-t-il toujours considéré comme le début, comme le moment zéro de cette révolution? Ou se pourrait-il que les historiens de demain en viennent à la conclusion que ce n’est pas tant le fait qui soit à l’origine de ces événements, mais ce que l’on en a dit, ce que l’on en a fait? En d’autres mots : est-ce le fait ou la mythification même de ce fait qui est réellement à l’origine de cette révolution? Cette question est importante, puisque c’est le moment zéro de toute révolution qui marque une rupture, une fracture temporelle, entre un avant et un après irréconciliables, essentiels à la rhétorique révolutionnaire.

Lorsque je me suis penché sur la Révolution tranquille dans le cadre de mes recherches, j’avais en tête cette question. Loin de moi l’idée, ici, de mettre sur un point d’égalité, pêle-mêle, le Printemps arabe, la grève étudiante actuelle et ce qui s’est produit au Québec, au tournant des années 1960. La comparaison ne tient pas, fondamentalement, si ce n’est que pour mieux éclairer certains phénomènes, certains processus. Il en est ainsi des questions entourant les origines de la Révolution tranquille. Comment débute une révolution? Une pareille question, posée tant à la Révolution tranquille qu’à la révolution qui a touché le monde arabe en 2011 en passant par la Révolution bruyante, supporte favorablement le poids de l’exercice comparatif.

Un consensus est en train de s’établir parmi les historiens sur le moment zéro de la Révolution tranquille : il s’agirait du « Désormais… » qu’a prononcé Paul Sauvé, le propre successeur de Maurice Duplessis, à maintes et maintes fois tout au long de son bref mandat de cent jours, à l’automne 1959. Par ce vocable, il aurait marqué une fracture nette entre deux temps, entre deux mondes : entre un avant et un après. Entre une façon de faire rétrograde à la Duplessis et une nouvelle façon de faire où priment, désormais, la transparence, l’ouverture, signes des temps à venir.

Dans le cadre de mes travaux, je suis parti à la recherche de ce terme, de ce fait avéré, pérenne dans les travaux historiens, reconduit dans la mémoire collective comme un moment marquant de notre histoire. Or, au terme de recherches exhaustives dans les archives, je n’ai rien trouvé. Que ce soit dans les journaux de l’époque ou dans les débats reconstitués de l’Assemblée législative, je n’ai pas trouvé la moindre trace, la moindre source certifiant que Paul Sauvé ait bel et bien dit « Désormais… » Je reviendrai d’ailleurs là-dessus lors du 65e Congrès de l’Institut d’histoire de l’Amérique française, le 20 octobre 2012 à Sherbrooke.

Il s’agit pourtant d’un terme que Paul Sauvé aurait prononcé à profusion durant plus de quatre mois. Il aurait commencé chacun de ces discours par ce vocable, mais pas un seul journaliste, pas une seule fois, ne l’aurait répertorié? À l’automne 2010, à l’occasion du 50e anniversaire de la Révolution tranquille, Jean Cournoyer, à l’émission de Marie-Franze Bazzo sur Télé-Québec, se rappelait avec exactitude cette fois où Paul Sauvé avait dit « Désormais… ». Il était en face du premier ministre, et s’en souvient comme si c’était hier. Pourtant, il ne se trouve pas de sources historiques pour corroborer pareil témoignage.

C’en est à se demander si un fait réel, avéré, est nécessaire pour qu’une révolution prenne son envol, pour marquer nettement un avant et un après, ou si la seule idée de ce fait ne suffirait pas plutôt. Car, jusqu’à preuve du contraire, le « Désormais… » n’a jamais été prononcé par Paul Sauvé. Jusqu’à preuve du contraire – et la preuve, à ce moment, est accablante -, le « Désormais… » de Paul Sauvé est un mythe. C’est-à-dire une construction, fabriquée de toutes pièces qui, plus d’un demi-siècle plus tard, tient toujours.

Cela n’empêche pas pour autant la Révolution tranquille d’être bien réelle. On ne saurait nier son existence, ses manifestations, ses implications dont nous continuons encore aujourd’hui de ressentir les effets. Toutefois, on ne peut en dire autant de son origine consacrée. Aussi, lorsque les historiens de demain reviendront sur le moment zéro de la révolution arabe, ou lorsqu’ils partiront à la recherche du moment zéro de la Révolution bruyante, il est bien possible qu’ils trouvent non pas un fait, mais plutôt un mythe. Or, il ne faut pas oublier qu’au moment zéro, un mythe peut être tout aussi puissant qu’un fait réel, avéré, pour déclencher une révolution et soulever les passions.

Alexandre Turgeon