Monthly Archives: août 2012

L’actualisation de la Révolution tranquille sur Twitter et le recours à la mémoire selon Fernand Dumont

Par Alexandre Turgeon. Paru dans Le Huffington Post Québec le 23 août 2012.

Ces dernières semaines, je m’intéresse tout particulièrement à un phénomène que j’appelle l’actualisation de la Révolution tranquille sur Twitter. À ce propos, j’ai déjà fait paraître deux courts textes sur le Huffington Post Québec – le premier, « De la Grande Noirceur duplessiste à la Grande Noirceur charestienne », le second, « Le patrimoine de la Révolution tranquille : un enjeu de la campagne électorale », parus respectivement les 8 juin et 13 août.

Lors des débats de cette semaine, de tous les chefs, François Legault est celui qui s’est le plus approprié cette idée pour discréditer ses adversaires. On peut dire qu’il l’assume même complètement. Le 19 août, il reproche à Jean Charest d’avoir « trahi l’héritage de Jean Lesage et de Robert Bourassa ». Le 21 août, dans un face à face avec le chef libéral, après avoir rappelé le souvenir du « grand premier ministre » nationaliste qu’est Jean Lesage, François Legault affirme que le Québec a besoin « d’un gouvernement nationaliste dans la tradition de Jean Lesage », soit un gouvernement de la Coalition Avenir Québec. Toujours contre Jean Charest, il évoque que l’un des gains importants de la Révolution Tranquille « est d’avoir repris le contrôle de [l’]économie », ce que l’on est en train de perdre sous les libéraux actuels. Le 22 août, dans le dernier débat face à Pauline Marois, il se dit également inquiet « de perdre les gains de la Révolution tranquille ».

Ce ne sont là que quelques éléments, pris ça et là dans l’actualité, qui témoignent de la vigueur de ce phénomène qu’on pourrait appeler la Révolution tranquille 2.0.

Un phénomène qui participe peut-être de ce que le sociologue Fernand Dumont, dans son ouvrageGenèse de la société québécoise, appelle le recours à la mémoire. Je reproduis ici un extrait de son ouvrage susceptible d’éclairer avantageusement ce phénomène et d’alimenter la réflexion.

L’utopie est tendue vers l’avenir; néanmoins, on ne s’adonne pas à des projets sans des vues sur le passé puisqu’il est question du destin collectif à poursuivre ou à réorienter. Les projets se tournent alors vers la mémoire. Prônant l’instauration de la république, les Rouges se réclament des luttes politiques d’avant 1837, dont ils espèrent la reprise et l’achèvement. Pour Étienne Parent et ses continuateurs, en maîtrisant les leviers de l’économie, on sera digne du courage des ancêtres qui ont fait le pays. Pour d’autres, la colonisation tient du caractère inné de la nation et engage à la reconquête; elle confirme la destinée agricole ou la mission providentielle… Pas d’utopie sans une lecture de l’histoire qui soit une assurance ou une convocation. 

Le recours au passé peut avoir lui-même une saveur utopique. La rébellion de 1837-1838, le temps des pionniers de la Nouvelle-France et l’âge d’or dont les tenants de la vocation agricole cultivent la nostalgie sont élevés au-dessus de l’histoire. Ces événements ou ces périodes ne sont pas révolus au même titre que les autres; ils offrent des modèles à reproduire, ils indiquent des tâches à poursuivre. Rien, là encore, qui ne soit propre au Québec du XIXe siècle : l’Exode de l’Ancien Testament pour les juifs ou pour les théologies de la libération, le Moyen Âge pour les romantiques ou la Révolution française pour Michelet sont des archétypes et des préfigurations. L’histoire ne se fait pas seulement en avant; se souvenir, c’est aussi récapituler et recommencer. L’utopie tranche par un projet sur l’incertitude de l’avenir en libérant du fleuve du passé un mythe qui s’y est formé. Cette réciprocité est plus étroite dans les sociétés archaïques; pour se détendre davantage dans les nôtres, elle n’en est pas moins présente. Et elle se fait polémique : la diversification des utopies engendre la pluralité des mythes et de leurs interprétations.

Fernand Dumont, Genèse de la société québécoise, Montréal, Boréal, 1996 [1993], p. 279-280.

Cours. Histoire de la guerre froide : le monde à l’heure de la bipolarité (1945-1991)

Assistant de recherche à la Chaire, Jean-François Conroy est aussi chargé de cours cet automne à l’Université du 3e âge de Québec (UTAQ).

Voici une brève description du cours qu’il dispensera cet automne. Celui-ci affiche complet au niveau des inscriptions.

Histoire de la guerre froide : le monde à l’heure de la bipolarité (1945-1991)

Alors que débute l’ère des superpuissances avec la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’alliance entre les clans occidental et soviétique ne tarde pas à s’effriter. Les États-Unis et l’URSS s’élèvent pour devenir les champions autour desquels se regroupent les différentes factions de ce monde qui prend la tangente de la bipolarité. C’est une guerre idéologique entre deux blocs qui se cristallise; deux visions du monde croisent le fer dans un combat sans merci où la propagande devient l’arme de prédilection. Pour les contemporains de l’époque, l’avènement de la guerre froide ne peut mener ultimement qu’à une confrontation militaire, voire nucléaire.

Des épisodes tels que le blocus de Berlin, la guerre de Corée, la crise des missiles de Cuba, la guerre du Vietnam de même que l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques seront, entre autres, traités lors des différentes séances.

Félicitations à Catherine Vézina pour l’obtention d’un poste de professeur en histoire internationale comparée

Nous félicitons Catherine Vézina, membre invitée à la Chaire en 2011-2012, pour l’obtention d’un poste de professeur en histoire internationale comparée au Centro de Investigación y Docencia Económicas (Mexique).

Voici une courte notice biographique écrite par Catherine.

J’ai réalisé mon baccalauréat en histoire, profil international, à l’Université Laval et à la Universidad Iberoamericana à Mexico. Dès cette époque, j’ai donc commencé à me spécialiser en histoire mexicaine contemporaine, ce qui m’a donné envie de poursuivre dans cette direction à la maîtrise. 

C’est sous la direction de Marie Lapointe, spécialiste de l’histoire mexicaine et de l’histoire du Yucatán, que j’ai réalisé mon mémoire de maîtrise sur un volet de l’histoire yucatèque : le développement de son industrie touristique. Sujet encore peu étudié, pendant toute l’année 2006, grâce au soutien académique de la Universidad Autónoma de Yucatán et de l’appui financier de la Secretaría de Relaciones Exteriores du Mexique, j’ai dépouillé plusieurs fonds d’archives à Mérida, capitale de l’État, afin d’esquisser un portrait de la dynamique de ce développement. 

Constatant que le tourisme ne solutionnait pas tous les problèmes économiques du Yucatán et n’arrivait pas à freiner l’émigration vers les États-Unis, je me suis intéressée à la problématique de la migration mexicano-américaine dans une perspective historique.

En 2007, je commençais ainsi mon doctorat sur la consolidation des flux migratoires légal et illégal après la Deuxième Guerre mondiale. Je me suis alors intéressée à des problématiques binationales qui m’ont permises de mieux comprendre la dynamique migratoire qui unit des États mexicains « producteurs » de migrants et des États américains « récepteurs » de migrants. Je me suis donc rendu à Mexico en 2009-2010, avec le soutien du Centro de Investigación y Docencia Económicas (CIDE) et de la Secretaría de Relaciones Exteriores, pour réaliser des recherches aux archives nationales, ainsi qu’à Sacramento (Calif.) pour dépouiller plusieurs documents de l’État qui m’ont beaucoup éclairé sur les enjeux reliés aux travailleurs migratoires mexicains. C’est ce caractère binational de l’histoire de la migration mexicano-américaine que j’ai tenté de mettre en évidence dans ma thèse doctorale que j’ai terminé d’écrire en 2011-2012, dans les bureaux de la Chaire de recherche du Canada en histoire et en économie politique du Québec contemporain. C’est aussi dans ce milieu de travail stimulant (les collègues sont des passionnés qui aiment la polémique et le débat!) que j’ai monté mon cours sur l’histoire générale de l’Amérique latine. 

Je laisse mon bureau à la Chaire pour prendre ma place comme professeure en histoire internationale comparée au Centro de Investigación y Docencia Económicas(CIDE) dès le 1er octobre.

Le patrimoine de la Révolution tranquille: un enjeu de la campagne électorale

Par Alexandre Turgeon. Texte paru dans Le Devoir du 8 août et sur le Huffington Post Québec le 13 août.

Depuis quelques mois déjà, un phénomène pour le moins fascinant est en train de se produire sur Twitter. Ils sont plusieurs centaines d’utilisateurs à y évoquer le souvenir de la Grande Noirceur et de la Révolution tranquille. J’ai relevé à ce jour plus de 2 500 tweets qui traitent de l’une ou de l’autre, et ça ne tarit pas (là-dessus, voir mon compte Twitter: @alexturgeon). Aucun parti n’est épargné, les uns dénonçant la Grande Noirceur, ce moment de stagnation nationale, les autres se réclamant de la Révolution tranquille, comme moment d’affirmation nationale. À un point tel où le patrimoine de la Révolution tranquille semble être devenu un enjeu de la campagne électorale. Un patrimoine que tous les partis se disputent chaudement.

Plus que quiconque, Jean Charest et François Legault ont été comparés à Maurice Duplessis pour leur positionnement sur la grève étudiante, leurs dispositions vis-à-vis les étudiants grévistes rappelant l’antisyndicalisme du chef de l’Union nationale, la loi 78 rappelant quant à elle la « loi du cadenas ». De là, il ne fallait qu’un pas à franchir pour que le Québec actuel devienne une autre période de Grande Noirceur – charestienne, celle-là -, en attente d’une autre Révolution tranquille.

Le Parti libéral du Québec et la Coalition Avenir Québec n’ont toutefois pas été les seuls à souffrir de ces comparaisons avec l’Union nationale et la Grande Noirceur. Tour à tour, le Parti québécois, Option nationale et Québec solidaire en ont fait les frais, mais à une moindre échelle. Un gouvernement péquiste serait ainsi un retour de la Grande Noirceur; on a sous-entendu que le vrai nom d’Option nationale était Union nationale; et enfin, advenant la victoire de Québec solidaire, ce serait « les années Duplessis mais de la gauche » selon un utilisateur!

Par ailleurs, la plupart rappellent le souvenir de la Révolution tranquille pour en devenir les dépositaires. Devant les candidatures de qualité qui s’accumulent au PQ – pensons à Pierre Duchesne, Léo Bureau-Blouin, Jean-François Lisée – des dizaines de péquistes ont souligné que Pauline Marois s’entourait d’une « équipe du tonnerre », comme on appelait le conseil des ministres de Jean Lesage en 1960. Depuis, la CAQ – avec les candidatures de Gaétan Barrette et Jacques Duchesneau – cherche elle aussi à s’approprier la formule. Québec solidaire n’est pas en reste. En présentant des candidats vedettes œuvrant dans le domaine de la santé, Amir Khadir a déclaré qu’ils formaient « une équipe ‘santé’ du tonnerre ».

Cette expression tirée de la Révolution tranquille n’est pas la seule à être récupérée dans la campagne électorale. On a fait grand cas du slogan de la CAQ, « C’est assez, faut que ça change! », rappelant le slogan du PLQ, en 1960 : « Il est temps que ça change! » Il ne faudrait toutefois pas oublier non plus « Maîtres chez nous! », autre slogan libéral de 1962 celui-là, repris à la fois par le PQ et Option nationale, deux partis souverainistes. Le vieux slogan de l’Union nationale a d’ailleurs été repris pour s’en prendre aux libéraux : « À Historia, une série ‘Duplessis donne à sa province’, sera suivie de ‘Charest donne à ses amis…’ ».

Il a même été question que le metteur en scène Dominic Champagne se présente dans la circonscription d’Outremont en tant que « libéral indépendant », car s’il ne se reconnaît pas dans les libéraux de Jean Charest, il se reconnaît toutefois « dans les libéraux qu’ont été René Lévesque, Paul Gérin-Lajoie ou Georges-Émile Lapalme, les libéraux de la Révolution tranquille ». À ce propos, les militants libéraux n’hésitent pas à rappeler à qui veut l’entendre que la Révolution tranquille et l’« équipe du tonnerre » n’appartiennent pas au PQ, mais bien au PLQ. Jean Charest a d’ailleurs pris le temps de rappeler à l’ouverture de la campagne électorale que ce sont les libéraux qui ont fait la Révolution tranquille.

Le patrimoine de la Révolution tranquille, un enjeu de la campagne électorale? À n’en pas douter. Mais en procédant de la sorte, en se tournant autant vers le passé, ne sommes-nous pas en train d’abdiquer, en vivant plutôt par procuration? Je m’explique. À mon avis, si les gens se tournent tant vers la Révolution tranquille sur Twitter, c’est qu’ils sont nombreux à souhaiter que se répète en 2012 ce scénario dont nous connaissons l’heureuse issue. À la Grande Noirceur, a succédé la Révolution tranquille, moment charnière de notre histoire. Que l’on souhaite que 2012 soit le théâtre d’une autre Révolution tranquille, on le comprend aisément. Que les partis en tiennent compte dans leurs discours, aussi.

Or, cette conception du passé québécois, où l’année 1960 apparaît comme une fracture, relève du domaine du mythe, c’est-à-dire qu’il se fonde à la fois sur le vrai et le faux. Selon cette conception du passé québécois, les années 1940 et 1950 sont appelées à n’être seulement que Grande Noirceur. Une Grande Noirceur qui prend fin en 1960 avec la Révolution tranquille, ce qui lui permet dès lors de prendre des proportions mythiques. On peut dire que c’est une véritable caricature, dans le sens qu’elle déforme l’époque, en exagérant certains de ses traits constitutifs, tout en nous permettant d’y reconnaître les années d’après-guerre.

Aussi, faire du patrimoine de la Révolution tranquille un enjeu de la campagne électorale revient en fait à perpétuer cette caricature du passé. Pis encore, à l’actualiser au goût du jour, en plaquant les questions, les débats et les enjeux d’hier sur la situation actuelle, où quantité d’énergie est dépensée soit à comparer son adversaire à Maurice Duplessis, soit à se présenter comme le digne héritier de Jean Lesage. Veut-on vraiment affronter l’avenir à l’aide des caricatures du passé? La question se pose plus que jamais, à l’approche du vote le 4 septembre prochain.

Collaboratrice : Penney Clark

« Penney Clark’s research interests centre on the areas of social studies education; history teaching and learning; the historical development of curriculum in Canada; the political and economic contexts of curriculum development and textbook production; and deconstruction of text.

Dr. Clark was recently awarded a Strategic Knowledge Cluster Grant from the Social Science and Humanities Research Council of Canada. The History Education Network/Histoire et Éducation en Réseau (THEN/HiER)  (2008-2015) will promote the development and maintenance of a community of inquiry among the various constituencies involved in history education: academic historians; public historians in museums, archives and historic sites; practicing teachers; researchers based in faculties of education; and curriculum policy makers. It aims to disseminate current Canadian and international research on history education out of the universities to broader communities of stakeholders; provide opportunities for engagement with, and critique of, this research, with the aim of bridging research and practice; and to promote new classroom research. This project will collaboratively develop teacher resource materials and on-line museum-based activities for schools, as well as authentic approaches to assessment of students’ historical literacy. It will also make recommendations for curriculum policy. Co-Applicants: Margaret Conrad, Professor and CRC, University of New Brunswick; Kevin Kee, Associate Professor and CRC, Brock University; Jocelyn Létourneau, Professor and CRC, Laval; Stéphane Lévesque, Associate Professor, University of Ottawa; Ruth Sandwell, Associate Professor, OISE/UT; Peter Seixas, Professor and CRC, UBC; Amy von Heyking, Associate Professor, University of Lethbridge. »

Source : http://edcp.educ.ubc.ca/faculty/penney-clark

Après mûre réflexion : regards rétrospectifs sur la Révolution tranquille par ses principaux artisans

Mémoire de maîtrise de Marc Bélanger, (2011).

La Révolution tranquille est un marqueur incontournable dans l’histoire du Québec. Depuis cinquante ans, les interprétations à son sujet ont foisonné, allant de la rupture totale avec la période antérieure jusqu’à la critique de ses excès.

Notre mémoire innove en se concentrant sur les regards de dix des principaux acteurs de la Révolution tranquille, ici appelés « artisans ». Grâce à leurs réflexions écrites, produites avec un recul d’au moins une génération (ce qui rend l’exercice de la retrospection un peu plus distancié), nous avons pu mettre en évidence leurs interprétations en ce qui concerne l’origine de la Révolution tranquille, sa dynamique et ses effets sur la société québécoise. Ainsi, il est possible de dégager des pistes de réflexion sur la valeur de cet épisode en se basant sur le point de vue de ses artisans afin, notamment, d’alimenter le débat incessant sur le legs de l’événement avènement et sur son utilité dans la construction de l’avenir.

Lien vers le mémoire.