Quatre cas intéressants pour apprivoiser l’univers de la conscience historique

Écrite par Jocelyn Létourneau, voici l’introduction du Canadian Journal for Social Research dans son édition du printemps 2011.

Dans un monde connu pour la rapidité de ses changements où tout se défait et se refait dans le temps de le dire, l’histoire reste bon gré mal gré une référence cardinale au présent et le rapport au passé demeure un lien valorisé par les contemporains, qu’ils soient jeunes ou vieux, hommes ou femmes, très instruits ou peu scolarisés, cossus ou désargentés, d’ici ou d’ailleurs. Au cours des dernières années, l’importance accordée au passé a été démontrée de bien des façons, d’abord aux États-Unis et en Australie, puis au Canada par la suite.

S’appuyant sur une longue enquête menée à travers tout le pays entre mars 2007 et avril 2008 (n= 3,119), le projet Les Canadiens et leurs passés a permis de faire état de la présence du passé dans la vie quotidienne des gens ordinaires. Dans l’article qu’il publie ici, David Northrup met en relief l’intérêt et l’importance qu’accordent les Canadiens au passé, et plus particulièrement au passé familial. À travers son étude, il devient évident que le fait de s’inscrire dans une continuité, celle de la famille en l’occurence, est une nécessité humaine que la condition hypermoderne n’a pas abolie. Sans entrer dans le détail du texte de Northrup, il existe un autre aspect de la place du passé dans le présent des gens sur laquelle il faut insister. Il s’agit de l’intérêt attribué à l’histoire par ceux qui se déplacent géographiquement. Ce lien semble important à un point tel que l’on pourrait avancer l’hypothèse selon laquelle l’être humain compense ses déracinements dans l’espace par des enracinements dans l’histoire, celle-ci jouant en quelque sorte le rôle de lien entre les intermittences qui marquent la destinée discontinue des migrants – une catégorie sociale de plus en plus importante aujourd’hui.

Si le rapport au passé demeure un aspect central de l’existence humaine, même à une époque décrite par certains observateurs comme étant posthistorique, l’enseignement et la diffusion de l’histoire restent cependant des enjeux majeurs dans la création de sociétés contemporaines. C’est cette question qu’abordent de manière différente les auteurs des trois autres articles composant ce numéro.

Dans leur texte, Mairi Cowan et Christopher Landon plaident pour une formation plus poussée des enseignants en histoire et des historiens en pédagogie. Si l’idée n’est pas nouvelle, elle s’appuie cette fois sur une enquête menée auprès d’étudiants (n = 458) d’une université ontarienne qui, inscrits dans un cours d’introduction aux études historiques, réfléchissent sur la formation en histoire qu’ils ont reçue au secondaire. À l’encontre de ce que l’on pourrait croire, les jeunes veulent être stimulés dans leurs apprentissages et poussés à la réflexion par leurs professeurs, ceux-ci font souvent la différence entre une bonne instruction et une instruction ordinaire. Pour s’en tenir à l’histoire comme matière enseignée, il semble que les élèves peuvent emmagasiner plus de connaissances, et surtout maîtriser davantage de compétences, que ce que leur propose le régime pédagogique existant, qui reste fondé sur une fâcheuse séparation entre l’histoire telle qu’elle est à l’université et l’histoire telle qu’elle est professée à l’école, particulièrement à l’école secondaire.

« Plus d’analyse et moins de mémorisation », tel est le cri du coeur lancé par bon nombre de jeunes relativement à l’histoire qu’ils apprennent sur les bancs d’écoles. À l’instar de plusieurs observateurs, Cowan et Landon insistent sur la nécessité de relations plus étroites entre les chercheurs en histoire et les didacticiens de l’histoire, étant donné qu’ils sont des professionnels dont les sensibilités particulières devraient s’influencer mutuellement plutôt que se disjoindre. Ils soulignent l’importance de soumettre le plus tôt possible les jeunes aux apprentissages de la pensée historique, vecteur et facteur d’avancement intellectuel pour les débutants dans ce domaine. Nul doute que cette recommandation sonne comme une bonne nouvelle aux oreilles de Peter Seixas, qui défend depuis longtemps l’idée d’une éducation historique plus réflexive. Dans l’article qu’il signe avec Kadriye Ercikan, Seixas cherche à voir dans quelle mesure les principes pédagogiques de la pensée historique sont effectivement appliqués en classe, plus précisément à l’école secondaire. Se fondant sur une enquête exploratoire menée auprès d’élèves (n = 196) et d’enseignants (n = 56) provenant de la Colombie-Britannique, du Québec et du Nouveau-Brunswick, Seixas et Kadriyan parviennent à une conclusion modérément optimiste. On pourrait la résumer en disant que, sur le plan de la transmission de la pensée historique, les intentions et les accomplissements des enseignants sont grands tandis que les accomplissements des élèves restent modérés. Selon les auteurs, des recherches plus approfondies, notamment sur la perception et de la réception par les étudiants des objectifs d’un enseignement fondé sur les principes de la pensée historique, seront nécessaires pour établir plus justement les dynamiques propres à l’éducation historique réflexive en classe. Pour Seixas et Ercikan, il n’y a toutefois pas de méthode plus appropriée d’enseigner l’histoire que celle qui tire profit de la capacité d’intelligence critique des jeunes.

Dans le dernier texte, Jeanne-Mance Cormier et Hélène Savoie font état d’un exercice de recherche fort intéressant impliquant des écoliers de 5e année (n = 200) en visite au Musée acadien de l’Université de Moncton. Leur objectif était de voir dans quelle mesure la visite commentée d’une exposition à caractère historique pouvait, chez des jeunes dont la conscience historique n’est jamais complètement vierge de connaissances et de références au passé (faut-il le rappeler ?), générer des effets de structuration, de déstructuration ou de restructuration sur leurs perceptions entourant l’expérience acadienne. La comparaison des thématiques mentionnés par les jeunes relatives au passé acadien, avant et après la visite d’une exposition consacrée à l’aventure acadienne dans le temps,  a permis à Cormier et Savoie d’établir les changements dans les représentations historiques des élèves. Sans divulguer les conclusions de l’étude ici, on peut cependant noter au passage que le musée détient un grand potentiel en tant que lieu d’apprentissage et ressource éducative pour les écoliers.

Au lecteur voulant s’apprivoiser avec l’univers de la conscience historique populaire et celui de la réception du savoir historique des jeunes, les textes de ce numéro offrent quatre cas stimulants de recherches empiriques bien appuyées.