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Alexandre Turgeon à Rennes

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« Untrained to tweet »

Le 20 mars à l’Université Laval, Raphaël Gani organise une journée d’étude intitulée «Diffuser ses recherches pour les nuls».

Comme prélude à cette journée d’étude, voici le réputé didacticien Sam Wineburg qui offre quelques réponses à une question fondamentale : Pourquoi diffuser ses recherches ?

«Comment travailler la mémoire sur Twitter. Quelques réflexions d’ordre méthodologique», 41e colloque annuel international de l’Association française d’études canadiennes. Mémoire(s) canadienne(s), Rennes (France), 12-15 juin 2013.

Conférence à venir d’Alexandre Turgeon.

Ces derniers mois au Québec, alors que la grève générale étudiante battait son plein, suivie d’une campagne électorale mouvementée, un phénomène pour le moins fascinant s’est produit sur Twitter, que j’appelle la Révolution tranquille 2.0. Ils ont été plusieurs centaines, voire quelques milliers d’utilisateurs à évoquer sur Twitter le souvenir de la Grande Noirceur et de la Révolution tranquille. Du 16 mai au 12 septembre 2012, j’ai relevé plus de 6 000 tweets qui traitent de l’une ou de l’autre. Dans le cadre de la campagne électorale qui s’est terminée le 4 septembre, tous les partis ont contribué à ce phénomène, les uns dénonçant la Grande Noirceur, ce moment de stagnation nationale, les autres se réclamant de la Révolution tranquille, comme moment d’affirmation nationale. À un point tel où le patrimoine de la Révolution tranquille est devenu un enjeu de la campagne électorale. Durant les débats des chefs, François Legault, chef de la Coalition Avenir Québec, a d’ailleurs reproché à Jean Charest, chef du Parti libéral du Québec et premier ministre sortant, d’avoir « trahi l’héritage de Jean Lesage », celui-là même qui a fait la Révolution tranquille. Dans la même veine, François Legault affirmait que le Québec a besoin « d’un gouvernement nationaliste dans la tradition de Jean Lesage ».

M’intéressant aux questions entourant la Grande Noirceur et la Révolution tranquille, la mémoire et les usages du passé, l’envie me prit d’étudier de plus près ce phénomène. En ramassant ainsi les données sur mon propre compte Twitter, j’ai pu constater, d’entrée de jeu, qu’il n’y avait pas une seule et unique mémoire de la Révolution tranquille. Il fallait plutôt parler de différentes mémoires de cet événement fort, fondateur du Québec moderne dans l’imaginaire. Outre ces premières considérations sur la Révolution tranquille 2.0 elle-même, et sa présence vigoureuse et récurrente dans les débats électoraux, j’ai été à même de constater à quel point les médias sociaux, Twitter en particulier, étaient un véhicule, un média privilégié pour étudier ces questions sensibles touchant à la mémoire, aux usages du passé et au rapport au passé. Limités à seulement 140 caractères, les utilisateurs se doivent d’être synthétiques, de faire court, d’aller à l’essentiel. D’où le recours, dans le cas présent, à ces images fortes, symboliques, de la Grande Noirceur et de la Révolution tranquille. Or, un problème de taille se pose. Comment travailler la mémoire sur Twitter?

Partant de ma propre expérience, je compte répondre à cette question dans le cadre de ce colloque. Du moins, apporter des pistes de réponse en livrant quelques réflexions d’ordre méthodologique. La chose n’est pas aisée. Avant de travailler la mémoire sur Twitter, encore faut-il savoir travailler sur Twitter, c’est-à-dire connaître ce média, ses mérites autant que ses limites, ses qualités autant que ses imperfections. En menant cette recherche, j’ai été confronté à certaines difficultés, à des impairs, à des problèmes inhérents à Twitter qui concernent tant la recherche par mots-clés, la collecte même des données, la conservation de celles-ci et, enfin, leur contamination. Alors que le champ de la « Digital History » est en pleine expansion, et que Twitter retient de plus en plus l’attention des chercheurs, il me semble toutefois nécessaire d’y aller avant tout d’une réflexion méthodologique sur le média, afin d’éviter ces pièges qui guettent les chercheurs. C’est ce que je compte faire dans cette communication.

Voir aussi : « Le patrimoine de la Révolution tranquille : un enjeu de la campagne électorale », Le Devoir, 8 août 2012, p. A9.

L’actualisation de la Révolution tranquille sur Twitter et le recours à la mémoire selon Fernand Dumont

Par Alexandre Turgeon. Paru dans Le Huffington Post Québec le 23 août 2012.

Ces dernières semaines, je m’intéresse tout particulièrement à un phénomène que j’appelle l’actualisation de la Révolution tranquille sur Twitter. À ce propos, j’ai déjà fait paraître deux courts textes sur le Huffington Post Québec – le premier, « De la Grande Noirceur duplessiste à la Grande Noirceur charestienne », le second, « Le patrimoine de la Révolution tranquille : un enjeu de la campagne électorale », parus respectivement les 8 juin et 13 août.

Lors des débats de cette semaine, de tous les chefs, François Legault est celui qui s’est le plus approprié cette idée pour discréditer ses adversaires. On peut dire qu’il l’assume même complètement. Le 19 août, il reproche à Jean Charest d’avoir « trahi l’héritage de Jean Lesage et de Robert Bourassa ». Le 21 août, dans un face à face avec le chef libéral, après avoir rappelé le souvenir du « grand premier ministre » nationaliste qu’est Jean Lesage, François Legault affirme que le Québec a besoin « d’un gouvernement nationaliste dans la tradition de Jean Lesage », soit un gouvernement de la Coalition Avenir Québec. Toujours contre Jean Charest, il évoque que l’un des gains importants de la Révolution Tranquille « est d’avoir repris le contrôle de [l’]économie », ce que l’on est en train de perdre sous les libéraux actuels. Le 22 août, dans le dernier débat face à Pauline Marois, il se dit également inquiet « de perdre les gains de la Révolution tranquille ».

Ce ne sont là que quelques éléments, pris ça et là dans l’actualité, qui témoignent de la vigueur de ce phénomène qu’on pourrait appeler la Révolution tranquille 2.0.

Un phénomène qui participe peut-être de ce que le sociologue Fernand Dumont, dans son ouvrageGenèse de la société québécoise, appelle le recours à la mémoire. Je reproduis ici un extrait de son ouvrage susceptible d’éclairer avantageusement ce phénomène et d’alimenter la réflexion.

L’utopie est tendue vers l’avenir; néanmoins, on ne s’adonne pas à des projets sans des vues sur le passé puisqu’il est question du destin collectif à poursuivre ou à réorienter. Les projets se tournent alors vers la mémoire. Prônant l’instauration de la république, les Rouges se réclament des luttes politiques d’avant 1837, dont ils espèrent la reprise et l’achèvement. Pour Étienne Parent et ses continuateurs, en maîtrisant les leviers de l’économie, on sera digne du courage des ancêtres qui ont fait le pays. Pour d’autres, la colonisation tient du caractère inné de la nation et engage à la reconquête; elle confirme la destinée agricole ou la mission providentielle… Pas d’utopie sans une lecture de l’histoire qui soit une assurance ou une convocation. 

Le recours au passé peut avoir lui-même une saveur utopique. La rébellion de 1837-1838, le temps des pionniers de la Nouvelle-France et l’âge d’or dont les tenants de la vocation agricole cultivent la nostalgie sont élevés au-dessus de l’histoire. Ces événements ou ces périodes ne sont pas révolus au même titre que les autres; ils offrent des modèles à reproduire, ils indiquent des tâches à poursuivre. Rien, là encore, qui ne soit propre au Québec du XIXe siècle : l’Exode de l’Ancien Testament pour les juifs ou pour les théologies de la libération, le Moyen Âge pour les romantiques ou la Révolution française pour Michelet sont des archétypes et des préfigurations. L’histoire ne se fait pas seulement en avant; se souvenir, c’est aussi récapituler et recommencer. L’utopie tranche par un projet sur l’incertitude de l’avenir en libérant du fleuve du passé un mythe qui s’y est formé. Cette réciprocité est plus étroite dans les sociétés archaïques; pour se détendre davantage dans les nôtres, elle n’en est pas moins présente. Et elle se fait polémique : la diversification des utopies engendre la pluralité des mythes et de leurs interprétations.

Fernand Dumont, Genèse de la société québécoise, Montréal, Boréal, 1996 [1993], p. 279-280.

Le patrimoine de la Révolution tranquille: un enjeu de la campagne électorale

Par Alexandre Turgeon. Texte paru dans Le Devoir du 8 août et sur le Huffington Post Québec le 13 août.

Depuis quelques mois déjà, un phénomène pour le moins fascinant est en train de se produire sur Twitter. Ils sont plusieurs centaines d’utilisateurs à y évoquer le souvenir de la Grande Noirceur et de la Révolution tranquille. J’ai relevé à ce jour plus de 2 500 tweets qui traitent de l’une ou de l’autre, et ça ne tarit pas (là-dessus, voir mon compte Twitter: @alexturgeon). Aucun parti n’est épargné, les uns dénonçant la Grande Noirceur, ce moment de stagnation nationale, les autres se réclamant de la Révolution tranquille, comme moment d’affirmation nationale. À un point tel où le patrimoine de la Révolution tranquille semble être devenu un enjeu de la campagne électorale. Un patrimoine que tous les partis se disputent chaudement.

Plus que quiconque, Jean Charest et François Legault ont été comparés à Maurice Duplessis pour leur positionnement sur la grève étudiante, leurs dispositions vis-à-vis les étudiants grévistes rappelant l’antisyndicalisme du chef de l’Union nationale, la loi 78 rappelant quant à elle la « loi du cadenas ». De là, il ne fallait qu’un pas à franchir pour que le Québec actuel devienne une autre période de Grande Noirceur – charestienne, celle-là -, en attente d’une autre Révolution tranquille.

Le Parti libéral du Québec et la Coalition Avenir Québec n’ont toutefois pas été les seuls à souffrir de ces comparaisons avec l’Union nationale et la Grande Noirceur. Tour à tour, le Parti québécois, Option nationale et Québec solidaire en ont fait les frais, mais à une moindre échelle. Un gouvernement péquiste serait ainsi un retour de la Grande Noirceur; on a sous-entendu que le vrai nom d’Option nationale était Union nationale; et enfin, advenant la victoire de Québec solidaire, ce serait « les années Duplessis mais de la gauche » selon un utilisateur!

Par ailleurs, la plupart rappellent le souvenir de la Révolution tranquille pour en devenir les dépositaires. Devant les candidatures de qualité qui s’accumulent au PQ – pensons à Pierre Duchesne, Léo Bureau-Blouin, Jean-François Lisée – des dizaines de péquistes ont souligné que Pauline Marois s’entourait d’une « équipe du tonnerre », comme on appelait le conseil des ministres de Jean Lesage en 1960. Depuis, la CAQ – avec les candidatures de Gaétan Barrette et Jacques Duchesneau – cherche elle aussi à s’approprier la formule. Québec solidaire n’est pas en reste. En présentant des candidats vedettes œuvrant dans le domaine de la santé, Amir Khadir a déclaré qu’ils formaient « une équipe ‘santé’ du tonnerre ».

Cette expression tirée de la Révolution tranquille n’est pas la seule à être récupérée dans la campagne électorale. On a fait grand cas du slogan de la CAQ, « C’est assez, faut que ça change! », rappelant le slogan du PLQ, en 1960 : « Il est temps que ça change! » Il ne faudrait toutefois pas oublier non plus « Maîtres chez nous! », autre slogan libéral de 1962 celui-là, repris à la fois par le PQ et Option nationale, deux partis souverainistes. Le vieux slogan de l’Union nationale a d’ailleurs été repris pour s’en prendre aux libéraux : « À Historia, une série ‘Duplessis donne à sa province’, sera suivie de ‘Charest donne à ses amis…’ ».

Il a même été question que le metteur en scène Dominic Champagne se présente dans la circonscription d’Outremont en tant que « libéral indépendant », car s’il ne se reconnaît pas dans les libéraux de Jean Charest, il se reconnaît toutefois « dans les libéraux qu’ont été René Lévesque, Paul Gérin-Lajoie ou Georges-Émile Lapalme, les libéraux de la Révolution tranquille ». À ce propos, les militants libéraux n’hésitent pas à rappeler à qui veut l’entendre que la Révolution tranquille et l’« équipe du tonnerre » n’appartiennent pas au PQ, mais bien au PLQ. Jean Charest a d’ailleurs pris le temps de rappeler à l’ouverture de la campagne électorale que ce sont les libéraux qui ont fait la Révolution tranquille.

Le patrimoine de la Révolution tranquille, un enjeu de la campagne électorale? À n’en pas douter. Mais en procédant de la sorte, en se tournant autant vers le passé, ne sommes-nous pas en train d’abdiquer, en vivant plutôt par procuration? Je m’explique. À mon avis, si les gens se tournent tant vers la Révolution tranquille sur Twitter, c’est qu’ils sont nombreux à souhaiter que se répète en 2012 ce scénario dont nous connaissons l’heureuse issue. À la Grande Noirceur, a succédé la Révolution tranquille, moment charnière de notre histoire. Que l’on souhaite que 2012 soit le théâtre d’une autre Révolution tranquille, on le comprend aisément. Que les partis en tiennent compte dans leurs discours, aussi.

Or, cette conception du passé québécois, où l’année 1960 apparaît comme une fracture, relève du domaine du mythe, c’est-à-dire qu’il se fonde à la fois sur le vrai et le faux. Selon cette conception du passé québécois, les années 1940 et 1950 sont appelées à n’être seulement que Grande Noirceur. Une Grande Noirceur qui prend fin en 1960 avec la Révolution tranquille, ce qui lui permet dès lors de prendre des proportions mythiques. On peut dire que c’est une véritable caricature, dans le sens qu’elle déforme l’époque, en exagérant certains de ses traits constitutifs, tout en nous permettant d’y reconnaître les années d’après-guerre.

Aussi, faire du patrimoine de la Révolution tranquille un enjeu de la campagne électorale revient en fait à perpétuer cette caricature du passé. Pis encore, à l’actualiser au goût du jour, en plaquant les questions, les débats et les enjeux d’hier sur la situation actuelle, où quantité d’énergie est dépensée soit à comparer son adversaire à Maurice Duplessis, soit à se présenter comme le digne héritier de Jean Lesage. Veut-on vraiment affronter l’avenir à l’aide des caricatures du passé? La question se pose plus que jamais, à l’approche du vote le 4 septembre prochain.

Brève présentation de la recherche d’Alexandre Turgeon menée sur Twitter

Alexandre Turgeon, candidat au doctorat en histoire et membre de la Chaire, est présentement en train de mener une recherche sur Twitter. Il étudie ce qu’il appelle l’actualisation de la Révolution tranquille 2.0. Pour mener à bien cette recherche, il relève toute référence qui renvoie à la Grande Noirceur et à la Révolution tranquille pour la relayer sur son compte Twitter.

Il est intéressant d’archiver ces tweets parce qu’ils montrent, de manière éloquente, comment la Grande Noirceur et la Révolution tranquille font non seulement toujours partie de l’imaginaire collectif des Québécois, mais à quel point ils y occupent une place de choix. Les tweets suivants en témoignent :

Demain le #PLQ annonce un autre candidat « vedette » je pense qu’ils vont déterrer Maurice Duplessis #Qc2012 #GGI

@francoislegault Comment vous sentez-vous de reprendre un slogan Libéral de la Révolution Tranquille !? #caq #qc2012 #plq

@stephane_lovell Et le #PQ n’a pas participé à la Révol tranquille et l Équipe du tonnerre c’était lÉquipe du #PLQ PAS #PQ !

Pour son étude, il relève les mots-clés suivants :

Duplessis

Grande Noirceur

cheuf

loi cadenas

duplessiste

duplessisme

Duplessi

Duplesis

Révolution tranquille

équipe tonnerre

maîtres chez nous

maître chez nous

« faut que ça change »

« années 50 »

« années 1950 »

Lesage

Avec ces mots-clés, ce sont plus de 1500 tweets qu’Alexandre Turgeon a ramassés jusqu’à présent, alors que la campagne électorale n’est pas encore officiellement déclenchée. De nouveaux mots-clés sont d’ailleurs susceptibles de s’ajouter au fur et à mesure.

Vous pouvez suivre en temps réel sa recherche sur son compte Twitter : @alexturgeon

De la Grande Noirceur duplessiste à la Grande Noirceur charestienne

Publié sur le site Huffington Post Québec et sur Histoireengagee.ca

Alors que la grève étudiante perdure et s’envenime, notamment avec l’adoption de la loi 78, nombreux sont les commentateurs à y aller de comparaisons entre Jean Charest et Maurice Duplessis, entre aujourd’hui et la Grande Noirceur.

La loi spéciale n’était encore qu’une rumeur que Gabriel Nadeau-Dubois, le porte-parole bien connu de la CLASSE, anticipait déjà un « retour au temps de Duplessis ». Josée Legault, chroniqueure politique au journal Voir, n’est pas en reste. Elle s’en donne même à cœur joie. Un brin ironique, elle demandait le 16 mai 2012 si l’on verrait un « sourire s’esquisse[r] sur la photo de M. Duplessis dans le couloir du bureau du premier ministre ». Du même souffle, elle considère que le projet de loi 78 « devrait être renommé la Loi Duplessis-Charest », rien de moins! Une utilisatrice de Twitter, comme tant d’autres, tire pour sa part un trait définitif sur notre époque : « La grande noirceur, part II ».

Revenant sur la loi 78, Pierre Trudel, professeur de droit à l’Université de Montréal, soutient qu’une « telle loi rédigée dans un langage rappelant la législation duplessiste sera certainement contestée comme étant incompatible avec la liberté d’association». En quoi cela rappelle-t-il la législation duplessiste? Pierre Trudel reste muet sur la chose. Il est inutile en fait de le préciser.

Dans son cas, comme dans celui des autres, en donnant le seul nom de Duplessis, tout est dit! Bien d’autres abondent dans le même sens au sein des médias sociaux, sur Twitter en particulier (comme on peut le constater en consultant, sur Twitter : @alexturgeon). À les entendre, à les lire, le Québec serait de nouveau plongé dans la Grande Noirceur où la figure de Jean Charest remplacerait celle, longtemps honnie, de Maurice Duplessis.

À ce sujet, il importe de rappeler que la Grande Noirceur est un mythe, une caricature du Québec d’avant la Révolution tranquille, d’avant les années 1960. Par mythe, nous n’entendons pas que tout soit faux, bien au contraire. Un mythe se fonde, se base tout à la fois sur le vrai et le faux, sur le factuel comme sur le fictif, comme le disent chacun à leur manière les historiens Gérard Bouchard et Jocelyn Létourneau. Prétendre que la Grande Noirceur est un mythe ne revient pas à dire que rien n’était noir, ni que tout était blanc, bien au contraire. C’est bien pour cela que nous considérons que la Grande Noirceur est en fait une caricature. Le propre d’une caricature, rappelons-le, est de déformer une réalité, une situation, un personnage – une époque, aussi. Ce ne sont certes pas toutes les caricatures qui font rire, il va sans dire, et dans son genre, la Grande Noirceur n’est en rien comique.

Ce mythe de la Grande Noirceur, il a notamment pu prendre forme par la caricature. Celle du caricaturiste Robert La Palme en particulier, lui qui a sévi au sein des journaux Le Canada et Le Devoir, farouchement opposés à Maurice Duplessis. On lui doit ainsi la formule légendaire et iconique du « Toé, tais-toé! », que le premier ministre n’a jamais prononcée. Mais Robert La Palme ne fut pas le seul à verser dans la caricature, loin de là!

Que dire d’André Laurendeau et de son éditorial sur la théorie du roi nègre? Ou encore de la Loi du cadenas, véritable symbole de la Grande Noirceur, alors que cette législation n’a pas eu l’importance qu’on lui accorde, aujourd’hui? C’est ainsi, en accumulant ces éléments, en omettant, en négligeant de départager le vrai du faux que le mythe de la Grande Noirceur a pu s’imposer dans l’imaginaire collectif.

C’est le même phénomène qui semble se répéter aujourd’hui avec Jean Charest, où le vrai et le faux se nouent et se rencontrent dans une caricature typique du 21e siècle. Ces commentateurs, qu’ils soient connus ou inconnus, versent dans la caricature lorsqu’ils comparent Jean Charest à Maurice Duplessis, la situation actuelle à la Grande Noirceur. L’utilisation massive de Twitter pour commenter le conflit étudiant – avec son #ggi, pour « grève générale illimitée » – encourage cette caricature. Alors que les tweets sont limités à seulement 140 caractères, comment livrer une pensée claire, raisonnée et sans raccourcis? À tous coups? C’est, somme toute, impossible. D’où le recours fréquent à la caricature pour faire valoir son propos en pareilles circonstances.

Hier, le mythe de la Grande Noirceur duplessiste a pu prendre son élan grâce à des entrepreneurs mémoriels qu’ont été les Robert La Palme, André Laurendeau et autres. Aujourd’hui, la Grande Noirceur charestienne se met en branle avec les contributions des Josée Legault, Pierre Trudel, Gabriel Nadeau-Dubois et autres. Le point commun à tout un chacun? C’est qu’ils partent de l’idée que la Grande Noirceur est non pas un mythe, mais un fait avéré, une réalité immuable, un point de référence valable. Ce faisant, une caricature – la Grande Noirceur duplessiste – en alimente une autre – la Grande Noirceur charestienne.

Il ne s’agit pas, ici, de se prononcer à savoir si Jean Charest est le pire premier ministre de l’histoire du Québec, où si nous traversons bel et bien une époque de Grande Noirceur. À vrai dire, il est bien trop tôt, quelques jours à peine après l’adoption de la loi 78, pour s’exprimer là-dessus, dans un sens comme dans l’autre. On ne saurait convoquer si hâtivement le tribunal implacable de l’Histoire. Laissons plutôt aux historiens de demain le soin de se prononcer sur ces questions, avec tout le recul nécessaire pour ce faire. Cela ne peut être que bénéfique. C’est d’ailleurs avec du recul que des historiens comme Éric Bédard, Lucia Ferretti et quantité d’autres en ont appelé à nuancer la Grande Noirceur duplessiste, depuis un certain temps déjà.

Or, une nouvelle Grande Noirceur semble prendre forme dans les médias sociaux, dans les discours. Cette Grande Noirceur charestienne qui émerge, si elle se fixe de manière durable dans l’imaginaire collectif, il se pourrait fort bien que nous soyons longtemps pris avec. Au même titre que nous restons empêtrés, encore aujourd’hui, dans la Grande Noirceur duplessiste dont nous ne pouvons nous défaire. Est-ce pour le meilleur, ou pour le pire? Sur ce point, nous laissons à chacun le soin de trancher. Soyons seulement vigilants face au pouvoir et à la persistance de la caricature dans l’écriture de l’histoire.

Alexandre Turgeon, avec la collaboration de Raphaël Gani